Il était temps : une recherche qui s’attaque aux racines de l’inégalité entre les sexes

27 mai 2019
UN Photo/Marco Dormino
 

Le soutien pratique, les services et la formation peuvent grandement contribuer à améliorer les possibilités offertes aux femmes. Toutefois, pour rendre ces possibilités durables et les ancrer dans les réalités locales, nous devons nous attaquer aux normes et aux systèmes sous-jacents qui sont à l’origine des inégalités entre les sexes. Ce n’est qu’à ce moment-là que nous instaurerons des changements durables et significatifs qui transformeront les relations entre les sexes.

Un homme et une femme se dirigent vers une petite mine en Afrique centrale pour leur journée de travail. Leurs chemins se séparent à leur arrivée – l’homme disparaît sous terre pour creuser, tandis que la femme se dirige vers la zone où les femmes transforment le minerai. Il gagnera des salaires beaucoup plus élevés et son emploi est plus sûr, mais elle ne pourra jamais le rejoindre à la mine. Sa communauté croit que les femmes ne peuvent pas être de « vraies » mineuses.

Ce n’est là qu’un exemple de la façon dont les normes et les attitudes sexospécifiques enracinées dans la culture de nombreuses régions du monde peuvent dicter les activités que les femmes sont « autorisées » à faire, ou considérées comme « acceptables » pour elles. Les normes et les attitudes n’influent pas seulement sur les possibilités économiques; elles peuvent aussi influer sur la mobilité, la sécurité, la sûreté, la santé et de nombreux autres aspects de la vie des femmes.

L’égalité entre les sexes – et la façon dont les gens la vivent au sein des ménages, des organisations et des communautés – découle de la façon dont les différents systèmes et structures de la société sont conçus, négociés et mis en oeuvre. Si l’on souhaite provoquer un changement positif dans ces domaines, il ne faut pas se borner à déterminer les inégalités.

Partout dans le monde, on reconnaît de plus en plus qu’il ne suffit pas d’être « sensibilisé à la sexospécificité » et qu’un changement significatif et durable exige des transformations institutionnelles et systémiques. Dans cet esprit, l’objectif 5 du Programme de développement durable de l’ONU préconise des mesures visant à réduire l’inégalité entre les sexes et à autonomiser les femmes. Les projets se consacrant à ce type de changement fondamental sont souvent qualifiés de sexotransformateurs.

En quoi consiste la recherche sexotransformatrice et pourquoi est-elle importante ?

La recherche sexotransformatrice favorise l’autonomisation des femmes, notamment le contrôle partagé des ressources et la prise de décision commune. Elle brosse le portrait des inégalités sociales, donne aux femmes, aux hommes et aux personnes de genre non binaire un espace pour apprendre, et mobilise l’ensemble de l’éventail socio-économique pour changer les normes qui permettent les inégalités.

Un projet de recherche est « sexotransformateur » si ces aspects figurent dans sa justification et sa méthodologie et s’il comprend une analyse rigoureuse des causes profondes, des relations de pouvoir entre les sexes et de l’intersectionnalité (vulnérabilités multiples vécues par des individus ou des groupes, liées à la race, la classe, l’orientation sexuelle et l’ethnicité, en plus du genre). Cette approche de la recherche est importante parce qu’elle s’attaque aux inégalités d’une manière qui reflète les expériences vécues par des personnes réelles et qu’elle favorise des solutions durables qui s’attaquent aux causes profondes.

Le CRDI a récemment demandé à un groupe international d’experts-conseils appelé Sisters Ink d’évaluer ses programmes sur la sexospécifité afin d’acquérir des connaissances et de partager les leçons apprises sur la recherche sexotransformatrice. Les résultats de l’étude sont publiés dans Transformer les relations entre les sexes : observations tirées de la recherche du Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et sont résumés ci-dessous.

Dix ans de recherche sur la sexospécificité au CRDI

Sisters Ink a passé en revue dix années de programmes sur la sexospécificité au CRDI (de 2008 à 2018) avant de procéder à une étude plus approfondie des projets de recherche axés sur la sexospécificité menés au cours de la dernière décennie.

Un processus d’échantillonnage a permis de proposer 219 projets de recherche, dont 42 ont été sélectionnés au hasard, puis évalués quant à leur capacité à remettre en question et à modifier les normes sociales, culturelles et sexospécifiques. Les experts-conseils ont qualifié 16 de ces projets de sexotransformateurs et en ont choisi six pour une étude plus approfondie. Ils ont exploré les objectifs, les justifications, les méthodologies et les résultats de ces projets afin de dégager des tendances, des conclusions et des leçons communes.

Les six projets étaient consacrés aux problèmes d’inégalité entre les sexes rencontrés dans différentes régions, dans différents secteurs et par différents groupes.

1. Changer les relations entre les sexes et les relations sociales dans le secteur des pêches en Zambie et au Malawi

Le projet s’est penché sur les normes sociales et culturelles qui cloisonnent les femmes dans des emplois à faible revenu dans le secteur de la pêche. Il a examiné l’utilisation du théâtre communautaire comme moyen de changer les attitudes à l’égard des divisions entre les sexes, de la prise de décisions, du contrôle des ressources, de la mobilité des femmes, et plus encore. Globalement, dans les endroits où les pièces de théâtre communautaire ont été présentées, les attitudes ont changé de façon significative en faveur de l’égalité entre les sexes.

2. Dévoiler les normes ayant une incidence négative dans l’exploitation minière artisanale et à petite échelle en Afrique centrale et en Afrique de l’Est

Dans cette région du monde, on suppose souvent que les femmes ne sont pas aptes à travailler dans les mines. Les femmes du secteur sont limitées à des emplois moins bien rémunérés et moins sûrs. Ce projet a donné aux femmes mineuses l’occasion de faire part de leurs expériences aux décideurs politiques et aux organisateurs de la société civile. Il a renforcé leur leadership et a fait entendre leurs voix dans le secteur minier, et a encouragé des politiques et des systèmes responsables en matière d’égalité entre les sexes.

3. Santé interculturelle au Pérou : donner le choix et une voix aux peuples autochtones

Les peuples autochtones du Pérou sont victimes d’exclusion sociale et d’inégalité. Cela s’explique en partie par l’accès limité aux services de santé, mais aussi par des idées préconçues et des préjugés enracinés envers les peuples autochtones. Ce projet visait à transformer ces normes grâce à une approche participative et à une analyse comparative entre les sexes fondée sur les droits.

4. Droit et accès des femmes à l’eau et aux systèmes d’assainissement en Inde

Les femmes vivant dans des zones surpeuplées et polluées près de Delhi manquaient d’eau potable et n’avaient pas accès aux systèmes d’assainissement – une situation qui compromettait leurs droits aux services de base, à la dignité et à la sécurité. Ce projet portait sur les normes sociales sexospécifiques, privant les femmes de façon continue d’accéder aux services de base. En soutenant le dialogue entre les femmes, les communautés et les gouvernements locaux, le projet a permis d’améliorer les infrastructures d’eau et d’assainissement et d’élaborer des politiques équitables pour les femmes, notamment une politique nationale sur la sécurité des femmes.

5. Production participative de reportages sur la violence sexuelle en Égypte

La violence sexuelle et sexospécifique est l’un des crimes les plus courants en Égypte. Ce projet a fourni une plateforme numérique participative pour le signalement de la violence sexospécifique et pour la lutte contre les normes sociales sexospécifiques et les pratiques et croyances néfastes dans un contexte difficile. Le modèle a été reproduit dans au moins 28 pays.

6. Favoriser l’autonomie des filles pour qu’elles puissent négocier dans les cas de mariage précoce en Afrique de l’Ouest

Des normes sexospécifiques bien établies permettent les mariages précoces et les mariages forcés dans certaines régions du monde. Ce projet a sensibilisé les filles à leurs droits, les a formées à la communication et leur a donné des outils de négociation pour changer les normes au sein de leurs communautés. L’analyse comparative entre les sexes et l’intersectionnalité étaient au coeur des protocoles de recherche de ce projet.

En se fondant sur leur analyse de ces six études de cas, les auteurs ont conclu que la recherche sexotransformatrice partageait quatre qualités clés :

  • elle s’attaque aux causes profondes de l’inégalité;
  • elle reconnaît les vulnérabilités et les identités multiples (puisque le genre peut recouper la race, l’origine ethnique, la capacité, l’âge, la religion, la caste et d’autres facteurs);
  • elle renforce la confiance et donne un sens à la participation des parties prenantes;
  • elle tire parti des leaders d’opinion et des institutions locales et amplifie leurs voix.

Recommandations pour un changement durable

Les organismes subventionnaires de la recherche cherchant à faire une différence durable en matière d’égalité entre les sexes pourront retenir les éléments de recherche suivants.

1. Avoir un mandat ambitieux.

Pour soutenir un projet de recherche sexotransformatrice, il faut s’appuyer sur des valeurs profondes et savoir clairement ce qu’implique la recherche. Il s’agit de bien comprendre les types de normes, de structures et de comportements qui contribuent aux différentes possibilités et aux différents résultats.

2. Expliquer clairement la signification de la recherche sexotransformatrice.

Des termes comme équité, égalité et inclusion n’ont pas la même signification pour tout le monde dans toutes les disciplines. Il est important de clarifier la signification des termes afin d’aligner la programmation et l’application de la recherche.

3. Adopter une approche à long terme.

L’évolution des dynamiques structurelles sexospécifiques est un long chemin parsemé d’obstacles et de compromis. Pour réussir, il faut engager les bons acteurs dans les discussions et les dialogues. Il faut prévoir suffisamment de temps pour l’engagement, l’établissement de la confiance et l’intégration du travail dans le contexte local.

4. Planifier la mesure du rendement à long terme.

Les normes sociales sexospécifiques et les changements structurels exigent un processus de suivi et d’apprentissage à plus long terme, afin de faciliter le processus d’apprentissage et de permettre un dialogue et une pratique plus vastes.

5. Renforcer les capacités individuelles et organisationnelles.

La recherche sexotransformatrice exige un ensemble complexe de compétences, de capacités et d’expertise. Elle implique en outre le recours constant à celles-ci, une réflexion poussée et un effort continu de bien faire les choses. Certaines des compétences requises comprennent la pensée systémique, l’analyse des parties prenantes et le dialogue délibératif, ainsi que la capacité de tirer parti de méthodologies mixtes, de créer des partenariats efficaces et de positionner la recherche aux fins d’une utilisation pratique.

Les six projets se sont tous révélés être sexotransformateurs :

  • Le projet du secteur des pêches en Zambie et au Malawi a modifié les attitudes enracinées dans les normes sociales et a favorisé l’égalité des sexes, en augmentant le pouvoir de décision et l’appropriation des femmes.
  • En Afrique centrale et en Afrique de l’Est, on a démêlé les formes de discrimination culturellement enracinées pour remodeler et élargir les types d’activités auxquelles les femmes peuvent se livrer.
  • Au Pérou, le mélange des pratiques de santé autochtones et occidentales a amplifié les voix des femmes autochtones et leur a permis de décider de leur propre corps.
  • En Inde, l’établissement de liens entre les causes profondes du mauvais accès à l’eau et à l’assainissement a contribué à influencer une politique nationale sur la sécurité des femmes.
  • En Égypte, la prise en compte des rapports de pouvoir entre les sexes dans l’analyse des processus et des politiques a contribué à renverser les idées fausses sur la violence faite aux femmes.
  • En Afrique de l’Ouest, la recherche a montré qu’en prouvant l’intention de transformer les relations entre les sexes, on encourageait les filles à changer les normes au sein de leurs communautés.

Tous ces projets réunis nous apprennent que pousser les perceptions, les normes et les institutions vers une plus grande égalité des sexes est un processus complexe et de longue haleine qui peut être abordé de divers points de vue. Cependant, le processus repose en fin de compte sur l’examen, la remise en question et l’élimination des normes sexospécifiques rigides et des déséquilibres de pouvoir au moyen de processus communautaires et participatifs. Le CRDI a de solides assises dans ce domaine et espère continuer à forger de nouveaux territoires et à inspirer l’expérimentation, la recherche et les partenariats avec des organismes aux vues similaires pour atteindre l’objectif de développement durable no5 à l’échelle mondiale.

Lire Transformer les relations entre les sexes : observations tirées de la recherche du Centre de recherches pour le développement international (CRDI)