Des obstacles silencieux limitent les débouchés économiques des femmes

24 avril 2019
Noor Nahar est partie de chez elle, au Myanmar, il y a 28 ans. Maintenant, elle enseigne la couture à d’autres femmes rohingyas réfugiées.
UN Women / Allison Joyce

Les normes sociales peuvent avoir une influence démesurée sur les trajectoires prises par la vie des femmes – elles créent des obstacles informels, en particulier en ce qui concerne le type de travail rémunéré que les femmes peuvent faire. Toutefois, ces normes étant peu étudiées, les données probantes sur la façon de les traiter sont rares.

Il peut être difficile de lutter contre un obstacle invisible, mais une chose est claire : les politiques et les programmes qui visent à changer ces normes néfastes peuvent faire une grande différence.

Éclairage sur les normes sociales et sexospécifiques

Les normes sociales sont des partis pris tacites qu’une communauté partage sur toute une série de comportements. Stimulées par les interactions sociales, les normes reflètent généralement ce que la communauté considère comme acceptable. Les personnes qui tentent de fonctionner en dehors de ces « règles » peuvent s’exposer à des conséquences sociales sévères.

Les normes sexospécifiques constituent un sous-ensemble des normes sociales et interagissent souvent avec les normes relatives au statut social, comme la classe, la caste et la race. Elles se concentrent sur la façon dont un sexe particulier doit se comporter, et peuvent amplifier les inégalités fondées sur le sexe.

Le programme Croissance de l’économie et débouchés économiques des femmes (CEDEF) – un partenariat entre le CRDI, le Department for International Development du R.-U. et The William and Flora Hewlett Foundation – a financé 14 projets de recherche dans environ 50 pays à faible revenu qui, même si ce n’était pas l’intention à l’origine, ont généré une quantité considérable de données probantes sur la façon dont les normes sociales et sexospécifiques touchent les débouchés économiques des femmes.

Points saillants

  • Certaines des normes les plus persistantes ont trait à la pertinence des emplois pour les femmes.
  • Les normes ne sont pas officiellement décrites – elles s’appliquent par le biais des commérages ou de l’intimidation.
  • La crainte des violences sexuelles ou sexospécifiques empêche de nombreuses femmes de travailler.
  • Par moments, les normes peuvent être souples : dans certains contextes, les femmes ont réussi à défier des normes restrictives.
  • Des études supplémentaires sont nécessaires pour changer durablement ces normes néfastes.

 

 

Des normes persistantes au sujet du travail

L’une des principales caractéristiques des normes est leur persistance – et certaines sont plus enracinées que d’autres. Les normes relatives à la répartition du travail selon le sexe et au travail de soins semblent être immuables, y compris celles qui limitent la mobilité des femmes et leur accès aux espaces publics, ainsi que celles concernant les emplois pertinents pour les femmes. D’un autre côté, dans certains contextes, les normes liées à l’éducation ont déjà pas mal évolué, possiblement en raison de l’amélioration des politiques gouvernementales.

Cependant, les études du programme CEDEF ont montré qu’une meilleure éducation des filles et des femmes ne se traduisait pas automatiquement par de meilleurs emplois. Beaucoup de raisons expliquent cet état de fait : pour commencer, les normes sociales et sexospécifiques à certains endroits empêchent les femmes de s’adonner à un travail rémunéré en dehors de leurs communautés, voire même à l’extérieur de leurs foyers. Cette norme est plus prononcée dans certaines parties du monde, comme en Asie du Sud.

Pourtant, même dans les sociétés très restrictives, les besoins économiques peuvent transcender la pression exercée sur les femmes pour qu’elles se plient à des rôles traditionnels. Pour compliquer encore plus les choses, les normes concernant les femmes très éduquées et disposant d’un pouvoir d’achat élevé tendent également à être plus souples.

Respectabilité, tâches domestiques et mariage

Les normes permettant ou interdisant aux femmes de travailler sont souvent liées à des valeurs culturelles de décorum et de respectabilité. Par exemple, la crainte selon laquelle sortir seule pourrait susciter des commérages ou ternir une réputation peut décourager les femmes de travailler – ou encourager les hommes à les empêcher de travailler.

Je ne peux aller nulle part seule. Je dois toujours être accompagnée de mon mari

- Shazia Bibi, couturière dans un village pakistanais.

Les normes régissant les contacts entre les hommes et les femmes peuvent être problématiques, et celles qui restreignent la mobilité des femmes peuvent empêcher ces dernières de travailler. Les tenues exigées pour certains emplois, par exemple dans l’extraction minière, peuvent également aller à l’encontre des normes vestimentaires.

De plus, les normes qui délèguent aux femmes la grande majorité des tâches domestiques et liées au soin des enfants, qui ne sont pas payées, restreignent leur mobilité et ne leur laissent pas le temps de s’adonner à des activités rémunératrices. Dans les endroits où le mariage et le travail des enfants sont socialement acceptables, les femmes ne peuvent pas atteindre un niveau d’éducation qui pourrait déboucher sur un travail de qualité ou bien rémunéré.

Ces formes d’intimidation sociale peuvent être aussi puissantes que des règles et des lois oppressives.

La crainte des violences peut empêcher les femmes de travailler

Les normes qui autorisent de manière tacite les violences sexuelles ou sexospécifiques limitent également les possibilités des femmes en leur faisant craindre, à juste titre, certains milieux de travail ou les transports en commun. Il s’agit d’une question mondiale, mais la prévalence des viols ou des violences conjugales est bien plus élevée à certains endroits, en particulier en Afrique et en Asie.

Prévalence de la violence fondeé sur le sexe
WHO

Le lien entre les violences conjugales et le travail rémunéré est difficile à comprendre. Par exemple, l’augmentation des violences conjugales est liée au travail rémunéré des femmes dans certains pays (y compris en Amérique latine et en Afrique de l’Est) et dans certains secteurs (comme l’agriculture), mais pas nécessairement dans d’autres. Ce sujet nécessite des recherches supplémentaires.

90 % des femmes qui prennent le bus ont fait l’expérience du harcèlement sexuel et 82 % ont été harcelées à un arrêt de bus.

- Extrait de Normes sociales et autonomisation économique des femmes

Les attitudes sur la sexospécificité peuvent évoluer

Certaines données probantes montrent qu’à mesure que les revenus nationaux s’accroissent, les normes sexospécifiques peuvent se desserrer et les attitudes peuvent être moins oppressantes pour les femmes. Des études ont également mis en avant des cas où les femmes ont défié des normes restrictives avec une certaine réussite – mais on ne sait pas encore si cette défiance donne lieu à un changement de long terme.

Par exemple, en Afrique centrale et de l’Est, les femmes sont très peu présentes dans les emplois mieux rémunérés de l’extraction minière, et elles sont même par moments interdites d’accès aux sites. Mais une étude a montré qu’elles commençaient à occuper des postes mieux payés, en bénéficiant du soutien de leurs collègues masculins; certains rapports ont même fait état d’équipes minières intégralement féminines.

Plus de recherches sont nécessaires sur les normes néfastes

Les normes sociales sont souvent le facteur le moins bien compris des recherches et des politiques dont l’objectif est d’améliorer l’autonomisation économique des femmes, mais il est clair qu’elles sont importantes. Ce qui est moins connu, c’est la façon dont elles se maintiennent, la façon dont elles changent, pourquoi elles changent dans certains contextes et pas dans d’autres, et le retour de bâton que cela peut occasionner.

Dans l’ensemble, de meilleures données et plus de recherches approfondies et axées sur les politiques sont nécessaires pour soutenir de nouvelles solutions. Nous devons en savoir davantage sur les éléments suivants :

  • les liens entre les lois et les normes sociales;
  • si des incitations peuvent entraîner un changement durable des normes sexospécifiques;
  • les normes liées à la propriété des biens et leur effet sur l’esprit d’entreprise des femmes;
  • la façon dont les attitudes des hommes affectent l’autonomisation économique des femmes;
  • la façon dont les conflits et la dynamique postérieure aux conflits affectent les normes;
  • la façon dont le soutien aux groupes de femmes ou l’accès aux services de garderie peut changer les normes.

Les normes sociales et sexospécifiques, toujours implicites et très prescriptives, et parfois malléables, jouent un rôle majeur dans le façonnement de l’autonomisation économique des femmes. Mieux comprendre ces sujets pourrait contribuer à garantir un changement durable pour les femmes, leurs familles et leurs communautés.

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