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Par: Kelly Haggart

Dans une salle communautaire de la région rurale du KwaZulu-Natal, les membres d’un groupe d’adolescentes appelé les « Social Ills Fighters » se tiennent devant 50 adultes. Et elles portent bien leur nom. Ces filles présentent un puissant récit numérique qui remet en question une pratique traditionnelle largement acceptée, susceptible de faire dérailler leurs vies.

En un peu plus de deux minutes seulement, leur troublante création multimédia retrace le destin d’une adolescente enlevée et contrainte au mariage, puis agressée et abandonnée par son mari, pour finir rejetée par ses parents. Cette histoire racontée dans sa version brute est une nouvelle étape courageuse dans la campagne déterminée que mènent ces filles contre le mariage précoce et forcé.

Au fil du temps, un réseau de partenariat communautaire remarquable s’est tissé autour des filles et les a aidées à s’exprimer. Leurs efforts ont inspiré les adultes à s’attaquer enfin aux normes communautaires et aux lacunes juridiques qui permettent à une pratique souvent néfaste de perdurer.

Encouragées à raconter leurs histoires, les Social Ills Fighters ont peut-être contribué à en réécrire la fin non seulement pour elles-mêmes, mais aussi pour de nombreuses autres filles d’Afrique du Sud.

Le mariage précoce en Afrique du Sud

Loskop se trouve dans une région défavorisée, avec des infrastructures médiocres, caractérisée des niveaux de pauvreté et de chômage alarmants. La plupart des femmes se livrent à l’agriculture de subsistance, tandis que la plupart des hommes émigrent pour travailler. Seuls quelques chanceux décrochent un emploi dans les fermes commerciales environnantes ou dans l’industrie du tourisme liée au parc voisin de Maloti-Drakensberg, un site du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Les chercheurs de l’Université du KwaZulu-Natal (UKZN) qui se sont rendus dans cette communauté de langue zouloue au pied des montagnes du Drakensberg, à environ 200 kilomètres de Durban, étaient bien conscients des statistiques inquiétantes sur le mariage précoce en Afrique du Sud. Mais ils ne savaient pas que le mariage précoce et forcé était un problème particulier à Loskop. Ils n’avaient pas non plus prévu que leurs courageuses jeunes partenaires de projet pousseraient les adultes vers une percée politique dans le domaine.

Étendue du problème

En 2016, une enquête nationale a révélé que plus de 83 000 filles âgées de 12 à 17 ans étaient mariées, divorcées, séparées ou veuves, ou cohabitaient avec des hommes. Plus d’un quart d’entre elles vivaient dans la province orientale du KwaZulu-Natal. Fléau mondial qui viole les droits des enfants et limite leur accès à l’éducation, le mariage précoce touche bien plus les filles que les garçons en Afrique du Sud, dans une proportion de plus de 12 pour 1. Il entraîne les filles vers la grossesse et la maternité avant qu’elles ne soient prêtes, et accroît leur vulnérabilité aux maladies sexuellement transmissibles, notamment au VIH, ainsi qu’à la violence et aux autres mauvais traitements de la part de leurs partenaires intimes.

La législation sud-africaine relative au mariage est basée sur de nombreuses lois différentes, ce qui crée des ambiguïtés, voire des contradictions. En raison de ces zones grises législatives, l’âge minimum du mariage dans le pays reste nébuleux, ce qui permet de poursuivre la tradition du mariage des mineurs, souvent en vertu de la coutume de la dot du marié, ou lobola. L’Afrique du Sud est en train de réviser sa législation afin de garantir que l’âge minimum du mariage pour les garçons et les filles soit fixé à 18 ans sans exception.

De victimes à agentes du changement : faire face à la violence sexiste

Les chercheurs participaient à un projet pluriannuel plus vaste mettant à profit la méthodologie visuelle participative pour étudier la violence sexiste du point de vue des filles en Afrique du Sud et au Canada. Connue sous le nom de Réseaux visant le changement, cette initiative conjointe des Partenariats internationaux pour des sociétés durables est soutenue par le CRDI et le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Le projet est codirigé par deux éminentes professeures d’éducation, Relebohile Moletsane de l’UKZN à Durban et Claudia Mitchell de l’Université McGill à Montréal.

Mme Moletsane et Mme Mitchell se sont associées à d’autres universitaires, ainsi qu’à des partenaires communautaires et des groupes de filles dans cinq zones rurales en Afrique du Sud et huit communautés autochtones au Canada présentant des taux élevés de violence sexuelle. Dans chaque communauté, elles ont cherché à remettre en question le stéréotype de la « victime ». Elles voulaient montrer que les filles étaient capables de mener leur propre vie et que, si on leur en donnait l’occasion, elles pouvaient devenir des militantes engagées et efficaces du changement social.

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Route pavée menant au village de Loskop, dans le KwaZulu-Natal, où vivent les filles.
Lisa Wiebesiek
Route menant au village de Loskop, dans le KwaZulu-Natal, où vivent les filles.

Les chercheurs se sont associés à la Thembalethu Care Organization, une organisation à but non lucratif profondément enracinée dans la communauté. La cofondatrice de l’organisation, Xoli Msimanga, a aidé à recruter les 15 jeunes filles de l’école secondaire, âgées de 15 à 19 ans, qui allaient s’appeler les Social Ills Fighters. Elle a également présenté à l’équipe de recherche l’autorité traditionnelle des Amangwe, gardiens influents du droit coutumier dans la région.

Les filles cernent le problème

Lors du premier atelier avec les Social Ills Fighters en février 2017, les chercheurs n’ont pas essayé de s’attaquer au mariage précoce et forcé en particulier; ils ont laissé aux filles le soin de déterminer leurs principales préoccupations.

« Nous n’avons pas abordé directement la violence sexuelle et sexiste », déclare Lisa Wiebesiek, coordinatrice du projet et responsable de la recherche au Centre for Visual Methodologies for Social Change (Centre des méthodologies visuelles pour le changement social) de l’UKZN. Ils ont plutôt demandé aux filles de réfléchir aux questions suivantes :

  • Quelles sont les menaces pour la sécurité des filles dans votre communauté ?

  • Quels changements proposeriez-vous pour offrir plus de sécurité aux filles ?

  • Quelles ressources existent déjà dans votre communauté pour soutenir ces changements ?

  • Comment mettre en oeuvre ces changements ?

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Salle de classe avec des travaux réalisés par les filles avec Photovoice, qu’elles ont utilisés dans le cadre d’une introduction aux différentes méthodes de narration.
LISA WIEBESIEK
Les filles ont été initiées à différentes méthodes de narration, dont Photovoice.

Lors de ce premier atelier et des ateliers suivants qui se sont tenus au cours des trois années suivantes, la préoccupation principale des filles était le mariage précoce et forcé. La pratique persiste dans leur communauté, ont-elles déclaré sans ambages, « parce que les parents veulent des vaches ».

Comme l’ont indiqué les Social Ills Fighters dans une note d’action : « Si les filles sont forcées de se marier, elles ne peuvent pas terminer leurs études et faire ce qu’elles veulent de leur vie. »

Pour elles, il s’agissait d’une menace tout à fait concrète. Pendant le projet, trois membres du groupe, âgées de 16 et 17 ans, se sont mariées et ont lâché l’école. Une quatrième fille, âgée de 16 ans, a été sauvée après que les Social Ills Fighters ont alerté sa mère d’une tentative de mariage forcé. Cette fille est restée membre du projet et étudie maintenant dans une université à Johannesburg.

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Projecteur en classe montrant un des films que les filles ont réalisés à l’aide d’un cellulaire, projeté dans des ateliers et ayant fait l’objet de discussions.
LISA WIEBESIEK
Les filles ont visionné leurs films réalisés à l’aide de cellulaires lors d’ateliers et en ont discuté.

Lors d’ateliers organisés les fins de semaine et pendant les vacances scolaires, les chercheurs ont initié les filles à des méthodes visuelles participatives, notamment la narration numérique, la réalisation de films à l’aide d’un téléphone cellulaire et Photovoice. Les méthodes sont engageantes, faciles à maîtriser et propices à l’exploration de sujets difficiles.

À l’aide de tablettes d’entrée de gamme, les filles ont expérimenté avec Photovoice, se faisant « entendre » en créant des affiches avec des photos légendées. Elles ont ensuite travaillé sur une histoire numérique racontée au moyen d’une série d’images, avec voix hors champ et fredonnement de fond.

Elles ont particulièrement aimé réaliser des films à l’aide d’un cellulaire – de courtes vidéos produites avec un téléphone portable ou une tablette – et ont appris à se servir des angles de caméra pour protéger l’identité des participants.

Un nouveau protocole : appropriation et promotion par la communauté

En février 2019, les chercheurs et la Thembalethu Care Organization ont tenu la première de plusieurs rencontres avec l’autorité traditionnelle pour échanger leurs conclusions. Leurs alliés dans la communauté sont venus préparés.

Le directeur de l’école des filles a apporté un dossier contenant les noms de toutes les élèves qui avaient abandonné leurs études en raison d’un mariage précoce. Huit semaines après le début de l’année scolaire, huit filles – dont certaines n’avaient que 12 ans – avaient déjà subi ce sort.

Cette preuve irréfutable a dissipé les doutes que les chefs traditionnels pouvaient avoir sur l’ampleur du problème. Ils ont demandé aux chercheurs et à leurs partenaires communautaires de les aider à rédiger un protocole sur le mariage précoce et forcé afin d’aligner la pratique coutumière dans la région sur le droit législatif.

Alors que le protocole était en cours d’élaboration, plusieurs mères de membres des Social Ills Fighters ont dénoncé haut et fort le mariage précoce lors de dialogues communautaires. Certaines en avaient été victimes elles-mêmes, et avaient été incitées par leurs filles à s’exprimer.

En février 2020, quelques semaines avant le confinement obligatoire national en réponse à la pandémie de COVID-19, les chefs traditionnels ont approuvé le projet de protocole. Les activités de sensibilisation devant être mises à l’essai dans la communauté seront mises en oeuvre dès que ce sera possible.

« Nous sommes d’avis que la grande valeur de ce processus réside dans le fait que la communauté qui a créé le protocole peut se l’approprier et le promouvoir, explique Mme Wiebesiek. Et grâce à cela, il pourra véritablement fonctionner. »

La Commission for Gender Equality, une institution indépendante qui tire son mandat du chapitre 9 de la Constitution sud-africaine, soutient cette approche communautaire visant à mettre fin au mariage précoce, car elle est en accord avec ses propres interventions dans diverses communautés du pays. Au niveau provincial, le KwaZulu-Natal Cooperative Governance and Traditional Affairs (COGTA) et le Standing Committee on Quality of Life and Status of Women, Children, Youth, Senior Citizens and Disabled People considèrent cette approche comme un modèle qui pourrait être mis en place pour l’ensemble de la province.

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Image tirée d’un récit numérique montrant une fille se faisant enlever pour être mariée de force.
SOCIAL ILLS FIGHTERS
Image tirée d’un récit numérique montrant une fille se faisant enlever pour être mariée de force.

Face à une pratique bien ancrée, les Social Ills Fighters ont ouvert la voie, mais n’ont jamais été laissées à elles-mêmes. Elles ont été au coeur d’une collaboration intergénérationnelle qui a rallié de nombreux acteurs de la communauté, chacune jouant un rôle essentiel.

« Sans les filles, le protocole n’aurait pas vu le jour et n’aurait pas reçu un tel soutien de la communauté », explique Mme Wiebesiek.

« Et le projet n’aurait pas fonctionné sans l’aide de notre partenaire communautaire et d’autres alliés – y compris le directeur et l’infirmière de l’école, et le conseiller municipal, qui fait partie des chefs traditionnels et qui a énormément soutenu notre travail. Il a fallu travailler en équipe, en s’appuyant sur les forces de chacun. »

Les chercheurs attribuent beaucoup de mérite aux membres de l’autorité traditionnelle, estimant qu’ils ont grandement contribué à trouver une solution. « Ils nous ont fourni une structure qui nous a permis de faire avancer le processus », dit Mme Moletsane

Trouver leur voix et leur capacité d’agir

Elle pense que le projet a donné aux filles de Loskop un bon aperçu des possibilités qui s’offrent à elles, tant dans le monde extérieur qu’à l’intérieur d’elles-mêmes.

« Lors de notre première rencontre, elles osaient à peine dire leur nom à haute voix, dit-elle. Elles étaient vraiment timides, car elles n’avaient jamais été invitées à parler ouvertement à un adulte auparavant. »

Travailler toutes ensemble sur ces créations numériques a permis aux filles de s’amuser et de se détendre suffisamment pour se livrer à des discussions sur des sujets sensibles. Mais le projet leur a également permis de freiner leur tendance à s’en remettre aux adultes, ce qui a rendu le processus plus égalitaire.

Leur première série de films réalisés à l’aide de cellulaires mettait généralement la situation sur le dos de la fille, même si elle avait été violée. Après avoir visionné les vidéos et en avoir discuté, elles ont créé une autre série de films qui « répondait » à la première série.

« Nous les invitions à critiquer les récits et à imaginer une fin différente qui ne punit pas la fille ou ne lui fait pas porter la responsabilité de son sort, dit Mme Moletsane. Mais c’était difficile, parce que ce sont les récits avec lesquels elles ont grandi. Et comme nous étions plus âgés qu’elles, elles pensaient que c’est ce que nous voulions entendre : qu’elles sont de mauvaises filles, et qu’elles vont donc tomber enceintes et mourir. »

« Mais à la fin, lors d’un grand atelier avec deux des autres groupes de projet d’Afrique du Sud, la plus timide d’entre elles s’est portée volontaire pour réciter devant tout le monde un poème qu’elle avait écrit. Il parlait des batailles que les filles doivent livrer simplement parce qu’elles sont des filles, de la violence et du silence – mais disait également que les filles avaient la capacité de s’exprimer. »

« Sans un tel projet, ces filles n’auraient pas bénéficié d’un espace leur permettant de découvrir ce qu’elles avaient en elles. »

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Une page d’une note d’action créée par les Social Ills Fighters pour la communauté intitulée, en zoulou, « Les filles sont plus importantes que les vaches ».
SOCIAL ILLS FIGHTERS
Cette page d’une note d’action créée par les Social Ills Fighters est intitulée, en zoulou, « Les filles sont plus importantes que les vaches ».
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